La décarbonation du transport de marchandises ne repose pas uniquement sur des solutions techniques ou des changements de mode : elle exige une gouvernance claire, une organisation transverse, et des partenariats alignés. Ce socle, souvent sous-estimé, permet de transformer les ambitions en actions concrètes, capables de tenir dans la durée, de s’adapter aux réalités opérationnelles et de passer à l’échelle.
Une impulsion au plus haut niveau
L’engagement du top management est souvent le point de bascule. À travers nos missions, et dans le cadre de tables rondes et de groupes de travail sectoriels, nous constatons que les entreprises les plus avancées sur la décarbonation transport placent le sujet au niveau du Comex.
Chez plusieurs de nos clients, cette impulsion stratégique se traduit par des objectifs clairs, intégrés aux feuilles de route climat du groupe, et portés par des sponsors internes forts. L’un d’eux, groupe familial français précurseur, s’est engagé dès 2022 sur une réduction de 20 % de ses émissions CO₂ transport d’ici 2026, soit 3,6 millions de tonnes. Le levier décisif : une gouvernance robuste, alignée avec la stratégie globale, et déclinée sur le terrain par les équipes transport en fonction des contextes locaux.
Dans d’autres cas observés lors d’échanges inter-entreprises, la gouvernance s’incarne dans un pilotage au niveau du comité de direction, avec le suivi d’indicateurs carbone tels que la part du transport aérien ou maritime dans les flux. Ce cadrage donne du poids au critère carbone dans les arbitrages logistiques, au même niveau que le coût ou le délai.
Mobiliser toutes les directions
La décarbonation du transport ne peut pas être cantonnée à la Supply Chain ou à la RSE. Elle touche la production, les achats, le retail, les systèmes d’info… et nécessite une mobilisation collective.
Comme le souligne un acteur majeur de la distribution lors d’une table ronde récente :
« Le transport est transversal à l’entreprise, il concerne autant la production que les magasins. Chacun doit comprendre l’impact de ses décisions. Ce n’est pas un sujet transport ou développement durable, c’est un sujet d’entreprise. »
Concrètement :
- Les équipes Supply Chain intègrent l’empreinte carbone dans le schéma directeur logistique, pour réduire les kilomètres parcourus et optimiser les flux.
- Les équipes retail ou commerciales peuvent adapter les fréquences de livraison ou les fenêtres de réception, afin de favoriser la massification et améliorer le taux de remplissage.
- Les achats incluent des critères CO₂ dans les appels d’offres et contractualisent des engagements de progrès avec les prestataires.
Pas de recette miracle il faut souvent construire des compromis entre qualité de service, compétitivité et performance carbone. Le rôle de la gouvernance est justement de permettre ces arbitrages éclairés.
RSE et Supply Chain : un pilotage conjoint
Dans les organisations les plus structurées, la décarbonation du transport est co-pilotée par la Supply Chain et la RSE, avec un lien direct au Comex. Cette collaboration repose sur des dispositifs concrets (Objectifs communs et déclinés par entité, comités de pilotage partagés, indicateurs unifiés et reporting consolidé, postes ou référents mixtes Supply/RSE, formations ciblées)
Exemple inspiré d’une grande entreprise multi-enseignes : les équipes centrales fixent les objectifs CO₂ et animent les feuilles de route par pays ou par marque. Elles s’assurent que les actions sont à la fois cohérentes globalement et applicables localement, en tenant compte des infrastructures, contraintes réglementaires ou marges d’optimisation spécifiques.
Le rôle structurant de la finance
Le contrôle de gestion est un acteur clé de la réussite. Il garantit la cohérence et la fiabilité des données extra-financières (CSRD, ESRS), anime les indicateurs à tous les niveaux (groupe, BU, site) et appuie la transformation via l’harmonisation des référentiels internes (facteurs d’émission, unités, hypothèses) et fait le lien avec la performance économique.
C’est ce pilotage rigoureux qui permet d’aligner les initiatives locales sur une trajectoire groupe cohérente, mesurable et auditée.
Embarquer son écosystème
La décarbonation ne peut se faire sans les partenaires. Transporteurs, fournisseurs, industriels, startups, collectivités : tous ont un rôle à jouer. Car notre scope 3 est souvent leur scope 1. Il s’agit donc de créer une logique de gagnant-gagnant, avec des engagements partagés sur le long terme.
Dans nos accompagnements ou via les retours terrain d’acteurs engagés, on observe les leviers suivants :
- Feuilles de route co-construites avec les transporteurs
- Contrats longs pour sécuriser les investissements (ex : tracteurs électriques ou bioGNV)
- Accompagnement différencié selon la maturité des prestataires
- Mutualisation/pooling entre donneurs d’ordres
- POC et pilotes avec des startups ou des logisticiens innovants
La gouvernance n’est pas une couche administrative : c’est le système nerveux de la décarbonation du transport. Elle permet d’aligner toutes les composantes de l’entreprise et de son écosystème autour d’un objectif commun, en transformant la contrainte réglementaire en moteur d’innovation et de performance durable.
Anaïs Fontaine, Senior manager, Groupe Citwell