Réchauffement climatique, pénurie des matières premières, critères RSE, réglementation… imposent aux entreprises d’adapter leurs comportements et revoir leur stratégie pour construire des modèles plus sobres et résilients. Pour comprendre les défis des 20 prochaines années en matière de durabilité des opérations et d’économie circulaire, entretien avec Anaïs Leblanc, associée et experte des transformations vers la durabilité et le régénératif.
Quels sont les derniers grands marqueurs de transition durable au niveau des opérations et des supply chains ?
En premier lieu, l’élément majeur et indéniable de la transition durable des opérations et des supply chains réside dans la mise en place d’un reporting extra-financier obligatoire. Cette mesure a été prise dans le cadre de la directive CSRD, qui vise la neutralité carbone à l’horizon 2050. Cette nécessité de décarbonation a donc désormais largement infusé dans les supply chains. Le second marqueur relève davantage de la prise de conscience de plus en plus forte des risques et
de l’instabilité des marchés. Désormais, la supply chain mondiale évolue sur des sables mouvants. Les organisations et ceux qui les dirigent l’ont bien compris, contraints par l’inaccessibilité fréquente de routes de transport aérien, maritime ou bien encore routier, mais également par des enjeux géopolitiques en perpétuel changement. Tout est plus fragile d’une part et tout doit être plus durable de l’autre. La nécessité d’apporter une solution à cette équation réside dans la transition des supply chains.
Quelles évolutions envisagez-vous à horizon de 10 ans ?
Trois grandes pistes émergent. La première résidera dans la nécessité de s’adapter au plus vite, d’être plus efficace et réactif dans ses prises de décisions. Il s’agit d’un modèle que nous vivons d’ores et déjà mais qui devrait s’accélérer.
Pour l’accompagner, l’intelligence artificielle sera bien évidemment l’élément clé. À titre d’exemple, en ce moment, l’évolution actuelle des tarifs douaniers nécessite de s’appuyer sur un jumeau numérique et un bon algorithme pour redéfinir rapidement et efficacement ses itinéraires, optimiser la supply chain et automatiser la notion de planification.
Seconde évolution, la régionalisation, voire la continentalisation des opérations qui reposera sur l’idée que pour être plus robuste, la supply chain doit être davantage localisée. Cette piste se dessine actuellement chez certains de nos clients regroupant leurs usines sur un même continent et se sourcant localement. Il se pourrai donc que ces modèles se dupliquent à des niveaux continentaux.
Dernier axe et non des moindres, le circulaire. Certaines entreprises en ont déjà pris le chemin. Leurs objectifs ? Faire vivre le plus longtemps possibles leurs stocks de produits manufacturés. Et pour cela, il faudra impérativement transformer une partie des activités des entreprises. Elles n’auront plus la charge de produire, mais de faire vivre des produits, de piloter leur usage, leur réparation, leur reconditionnement, leur recyclage… Le circulaire s’illustre ainsi comme une dynamique pertinente à créer car plus sobre. Quoiqu’il en soit, dans les trois cas de figure exposés ici, une sacrée dose d’adaptabilité sera nécessaire.
En quoi transiter d'une supply chain linéaire à circulaire répondra aux défis de demain et quel rôle cette dernière jouera-t-elle dans l’économie circulaire ?
La supply chain circulaire est nécessaire à l’économie circulaire. Son principe réside dans le pilotage entre la demande et le gisement de produits à disposition. Si l’on se projette dans 20 ans, nous serons sans doute sur un fonctionnement
plus territorial de l’économie. Le bassin industriel devra être beaucoup plus relié à son territoire, en relation avec ses voisins pour rechercher la sobriété de son empreinte. Il faudra créer de la capacité à coopérer. Tant que nous vivrons dans un modèle international, nous aurons du mal à éviter la dichotomie entre le rapprochement à son territoire pour limiter son empreinte carbone et le fait d’échanger avec des partenaires à l’autre bout du monde pour obtenir ses produits.
Aujourd’hui, l’humanité consomme 100 milliards de tonnes de matières premières. Or, les scientifiques estiment que la planète est capable de n’en régénérer que 50 milliards, soit deux fois moins. Chez Citwell, nous portons donc une conviction très forte : celle de réduire cette empreinte et d’accompagner la décroissance des flux extractibles. Ce que nous avons d’ores et déjà produits, nous devons le faire tourner. Pour faire fonctionner l’économie circulaire des produits manufacturés, il faut réorchestrer les flux physiques, d’information et financiers. Nous sommes face à une nécessité de créer un savoir commun pour participer à un changement systémique. Pour concrétiser une économie circulaire à grande échelle, il faut aussi penser la supply chain à grande échelle. Il faut piloter son gisement et ses charges pour faire face à la demande, mais aussi des indicateurs physiques réels.
À quoi ressembleront les supply chains circulaires dans les 15 à 20 prochaines années ? Quelles seront leurs grandes lignes directrices ?
Les supply chains circulaires seront très différentes en fonction des produits concernés. Leur empreinte circulaire pourra être nationale, internationale ou continentale. Tout un savoirfaire technologique sera réuni en un seul et même lieu. À titre d’exemple, la circularité mise en place dans la gestion des bouteilles consignées sera généralisée aux autres produits ; qu’il s’agisse de vélos ou de vêtements, des boucles circulaires vont se créer. Les supply chains circulaires ne seront plus mono-entreprises. Selon les filières, une entreprise leader sera la cheffe d’orchestre d’un écosystème de partenaires mutuellement connectés. Le supply chain manager devra alors s’assurer de disposer du maillage de compétences et de moyens nécessaires pour soutenir cette organisation. Une supply chain circulaire sera de plus une supply chain qui
dessert un territoire. Enfin, dernier élément à souligner, l’apport de l’IA en matière de circularité. En plus de ces actions
classiques en matière de charges capacitaires, elle pourrait aider de façon très concrète à la détection des défauts et au juste effort de réparation, mais aussi, potentiellement, pour accompagner le rééquilibrage entre le gisement et la demande et le réguler selon les territoires. Cela nécessiterait néanmoins un partage transparent de données entre les territoires et les acteurs. Nous n’y sommes pas, mais cela serait imaginable.
Anaïs Leblanc, Associée, Groupe Citwell